Vulgariser sans appauvrir le savoir

J’ai assisté à une conférence pas terrible.

Quand on m’a demandé ce que j’en avais pensé, j’ai commencé à exprimer mes réserves. Et là, je me suis fait envoyer sur les roses : « Ah mais de toute façon t’es jamais contente. Et puis toi tu t’y connais, mais pas les autres. C’est une conférence pour le grand public. »

C’est pour le grand public, donc c’est de la vulgarisation. Il faudrait ne pas être trop exigeante.

Ce que je reprochais à cette conférence, pourtant, ce n’était pas un manque de simplicité. C’était un mélange de champs théoriques, un vocabulaire approximatif, des éléments avancés sans aucune référence, des chiffres balancés sans source, des « les scientifiques ont dit » utilisés comme un totem, des « c’est la solution qui marche le mieux » jamais argumentés.

Alors je me pose une question : est-ce que le fait d’être pour le grand public oblige à être approximatif et dogmatique ? Je ne pense pas.

Vulgariser : l’exercice le plus exigeant, pas le plus facile

En tant que docteure en psychologie spécialisée dans les processus d’écriture, j’ai passé une grande partie de ma carrière à étudier comment on transmet un savoir complexe sans le trahir. Et ce que j’en retiens, c’est l’inverse de ce que j’ai vécu lors de cette conférence : vulgariser n’est pas plus simple que de s’adresser à des spécialistes. C’est plus exigeant.

Vulgariser demande de maîtriser un sujet de façon presque excessive. C’est cette maîtrise qui permet de savoir ce qu’on peut couper sans trahir le fond. Et ça demande aussi de se décentrer : sortir de son propre cadre de pensée pour trouver l’image, l’exemple qui parlera à quelqu’un qui n’a pas votre bagage théorique. J’en parle plus en détail dans cet article sur l’accompagnement réel des apprenants avec l’IA. La même exigence s’applique quand on enseigne à utiliser l’IA, pas seulement quand on en parle.

Mélanger les champs, flouter le vocabulaire, avancer des chiffres sans source : ce n’est pas vulgariser. C’est, au mieux, de la paresse intellectuelle. Au pire, de l’esbroufe.

Et cette esbroufe a un coût réel pour celui qui écoute. En mélangeant tout, il devient difficile de suivre. Il devient surtout difficile d’exercer son esprit critique. Un chiffre qui « fait autorité », qu’on ne peut pas vérifier, ne nous informe pas : il nous endort.

Quelle considération a-t-on vraiment pour le grand public ?

C’est là que se loge, je crois, la vraie question. Que veut-on dire quand on affirme « c’est pour le grand public, donc on va s’en contenter » ? Quel respect cela traduit-il ? Quelle considération ?

Pourquoi ne pas penser, au contraire, que le grand public peut tout à fait accéder à un savoir pointu, à condition qu’il soit transmis avec la rigueur et le soin que cela demande ? C’est d’ailleurs tout l’enjeu d’une vulgarisation scientifique digne de ce nom : ne jamais confondre accessibilité et appauvrissement.

Esprit critique face à l’IA : pourquoi les connaissances pointues sont indispensables

À l’ère de l’IA, ce constat prend une autre dimension. L’IA produit aujourd’hui un flot continu de contenu : des textes, des analyses, des réponses qui ont toutes les apparences du savoir. Et ce flot, comme n’importe quelle prise de parole, mérite d’être vérifié.

Sauf qu’on ne peut vérifier que ce qu’on est capable d’évaluer. Pour repérer une approximation, une généralisation hâtive, une affirmation qui sonne juste sans l’être, il faut soi-même posséder des connaissances pointues sur le sujet traité.

L’IA est désormais partout. Elle produit en continu. Chacun de nous doit y faire face. Pour exercer son esprit critique, il est nécessaure d’avoir des connaissances.

C’est une bonne partie de ce sur quoi je travaille avec les formateurs et les enseignants que j’accompagne : construire ce socle de connaissances précises, condition d’un esprit critique réel face à ce flot de contenu.

Anne-Lise

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