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Mobilisation lycéenne et « 8h-18h » : ce que j’en pense, en tant que docteure en psychologie

Depuis fin septembre, des lycéens manifestent contre des journées de cours de 8h à 18h. Beaucoup d’adultes répondent : « c’est normal, c’est le monde du travail ». Docteure en psychologie spécialisée dans les apprentissages,j’explique pourquoi cette comparaison ne tient pas et pourquoi écouter cette jeunesse est d’abord une question de connaissance, pas de complaisance.

En bref. Une journée de 8h à 18h au lycée n’est pas comparable à une journée de travail. Apprendre mobilise davantage les ressources cognitives et affectives qu’appliquer ce que l’on sait déjà. À l’adolescence, l’horloge biologique se décale et la dette de sommeil est fréquente. Et le modèle « 8h-18h, cinq jours par semaine » est lui-même interrogé par les transformations du travail, notamment l’intelligence artificielle.

Tout le monde me demande ce que j’en pense. Des collègues, des amis, des parents croisés à la sortie d’une formation. Les lycéens dans la rue, les blocages, les images qui tournent en boucle : alors, vous qui travaillez avec les jeunes, qu’en dites-vous ?

Longtemps, je n’en ai rien pensé. Ou plutôt, je n’ai pas réussi à en penser quoi que ce soit.

Face aux images de violence, la sidération

J’ai regardé les images comme tout le monde. D’un côté, des jeunes cagoulés, visages masqués, des poubelles renversées, des feux. De l’autre, des forces de l’ordre, des gaz lacrymogènes, des tirs de LBD. Et entre les deux, rien. Aucune place pour une pensée.

En psychologie, on connaît bien cet état. La sidération. Face à une violence soudaine, la pensée se fige. On voit, on entend, mais on ne parvient plus à relier, à donner du sens. Ce n’est pas de l’indifférence. C’est l’inverse : trop d’émotion, pas assez de prise.

J’en étais là. Sidérée par la violence des uns, sidérée par celle des autres. Incapable de dire autre chose que « c’est terrible ».

« 8h-18h, c’est normal » : la phrase qui m’a fait réagir

Ce ne sont pas les images qui m’ont fait réagir. C’est une phrase.

Un matin, je reprends le chemin des écoles. En salle des profs, on ricane : « Oh, les pauvres, ils pleurnichent de faire 8h-18h. » Une heure plus tard, mes étudiants de BTS, vingt ans à peine, reprennent le même couplet : « Ils croient quoi ? 8h-18h, c’est la vie. C’est comme ça dans le monde du travail. Nous, on l’a fait, et on n’en est pas morts. »

La violence m’avait figée. La banalité de cette réponse m’a réveillée.

Car derrière les images, il y avait un message. Et ce message, personne autour de moi ne semblait l’avoir entendu.

Que demandent les lycéens mobilisés en 2026 ?

Il faut séparer deux choses. Les débordements d’un côté. Les revendications de l’autre. Les confondre, c’est s’épargner d’écouter.

Que demandent les lycéens mobilisés depuis la fin septembre ? Des moyens pour l’école publique. Des enseignants devant les classes, là où des postes restent vacants. Des bâtiments où les équipements fonctionnent. Moins de pression autour de Parcoursup. Et des emplois du temps humains. Leur slogan tient en quelques mots : « 8h-18h, ce n’est pas normal. »

On peut discuter chacune de ces demandes. Encore faut-il commencer par les lire.

Pourquoi une journée de lycée n’est pas une journée de travail

« 8h-18h, c’est normal. » Cette phrase suppose qu’une journée de lycée et une journée de travail se valent. Ce n’est pas le cas.

Apprendre n’est pas travailler

Un adulte au travail mobilise surtout ce qu’il sait déjà faire. Un lycéen, lui, passe ses journées dans ce qu’il ne sait pas encore. Huit à dix matières, autant d’enseignants, autant d’attentes différentes. Comprendre, mémoriser, se tromper sous le regard des autres, être évalué, recommencer. Peu d’emplois demandent un tel effort cognitif et affectif, dix heures par jour.

Et dans des classes à trente ou trente-cinq, la place laissée aux pédagogies actives reste mince. Reste le cours descendant : je parle, tu écoutes, tu exécutes, je note.

Rythmes scolaires et sommeil des adolescents

Des années que les spécialistes alertent. À l’adolescence, la sécrétion de mélatonine se décale : on s’endort plus tard, on se réveille plus tard. Selon l’Assurance Maladie, en période scolaire, un adolescent manque en moyenne d’une à deux heures de sommeil par nuit.

La chronopsychologie a montré que la vigilance n’est pas une ligne droite. C’est une courbe, avec ses creux. Les ignorer, c’est faire cours devant des cerveaux absents.

Et la journée ne s’arrête pas à 18h. Restent les transports. Puis les devoirs.

Écrans, effort, haut niveau : ce que les réactions révèlent

J’ai partagé ces réflexions sur LinkedIn. Les réactions ont été nombreuses. Deux d’entre elles m’ont particulièrement fait réfléchir, parce qu’elles révèlent des façons de voir largement partagées.

« Qu’ils éteignent leurs écrans à 21h »

La première réponse renvoie la responsabilité aux adolescents eux-mêmes. S’ils manquent de sommeil, c’est leur faute. Puis, au fil de l’échange, la responsabilité glisse vers les parents. Ce glissement est intéressant. Il montre qu’on cherche un coupable plutôt qu’une explication.

Car la vraie question n’est pas de savoir si les adolescents sont sur leurs écrans. C’est pourquoi ils s’y noient. L’enquête PISA 2025 apporte un élément dérangeant : le soutien familial ressenti par les adolescents français recule depuis 2022. Seul un tiers d’entre eux dit parler de ses difficultés scolaires avec ses parents. Un adolescent qui se sent seul cherche du lien là où il en trouve. Souvent, dans son téléphone. Et ces écrans, ce ne sont pas les jeunes qui les ont conçus, vendus, glissés dans chaque poche.

« Regardez les sportifs de haut niveau »

La seconde réponse convoque le sport. Pour atteindre l’excellence, il faut s’entraîner sans relâche. Les débuts sont durs, puis vient l’aisance. L’image est séduisante. Elle a pourtant deux limites.

La première : un athlète de haut niveau a choisi sa discipline. Il est encadré individuellement, son volume d’entraînement est dosé, la récupération fait partie du programme. Un lycéen enchaîne huit à dix matières dans une classe de trente, sans l’avoir choisi.

La seconde est plus profonde. Pourquoi supposer que tous les jeunes rêvent de haut niveau ? Nous projetons sur eux notre propre cadre : celui de l’effort qui finit par payer, de la réussite qui se mérite. Ce cadre a peut-être eu du sens pour nous. Mais il a été pensé pour un monde qui est en train de changer.

IA, climat, avenir du travail : préparer les jeunes au monde d’hier ?

« Nous, on l’a fait. » Oui. Dans un monde qui croyait pouvoir produire sans limite. Cet été, la planète en feu nous a crié de ralentir. Produire, produire, encore produire : pourquoi en faire la norme de ceux qui viennent après nous ?

« C’est comme ça dans le monde du travail. » Mais lequel ? L’intelligence artificielle produit de plus en plus vite. Elle nous oblige déjà à une question vertigineuse : y aura-t-il demain du travail pour tous, de 8h à 18h, cinq jours par semaine ?

Bien sûr que les lycéens d’aujourd’hui iront travailler. La question n’est pas là. Elle est de savoir quel travail, à quel rythme, et si l’école les y prépare vraiment. Et si nous leur imposions un rythme que le monde du travail lui-même commence à interroger ?

Il y a autre chose encore. 8h-18h, c’est apprendre, ingurgiter, accepter. Où reste l’oisiveté ? Je ne parle pas du temps passé à faire défiler des vidéos. Je parle d’un temps sans sollicitation, où l’esprit vagabonde. Ce temps-là est nécessaire pour créer, imaginer, rêver le monde de demain. Celui qu’ils habiteront. Pas le nôtre.

Écouter la jeunesse : une compétence, pas une complaisance

Alors, qu’est-ce que j’en pense ? Voici ce que j’ai fini par penser.

Je ne cautionne pas la violence. Ni celle des cagoules, ni celle des matraques. Mais écouter une jeunesse, ce n’est pas excuser ses débordements. C’est peut-être même la meilleure façon de les prévenir.

Ce qui m’inquiète le plus, ce ne sont pas les images. C’est la facilité avec laquelle nous répondons « c’est normal » à des jeunes qui nous disent que ça ne l’est plus. Comme si notre expérience suffisait à juger la leur.

Mettre nos connaissances au service du bien commun, c’est d’abord cela : ce que la recherche nous apprend sur le sommeil, l’attention, l’effort d’apprendre n’a de sens que s’il éclaire le débat. Et construire quelque chose ensemble commence par une étape simple, et pourtant si rare : écouter ce que les jeunes disent, avant de décider pour eux.

Et vous, qu’avez-vous entendu dans ce « 8h-18h » ?

Questions fréquentes

Pourquoi les lycéens manifestent-ils contre les journées de 8h à 18h ?

Les lycéens mobilisés depuis fin septembre 2026 dénoncent des emplois du temps à rallonge, mais aussi le manque de moyens de l’école publique : postes d’enseignants non pourvus, bâtiments dégradés, pression de Parcoursup. Le slogan « 8h-18h, ce n’est pas normal » résume une fatigue qui dépasse la seule question des horaires.

Une journée de cours de 8h à 18h est-elle adaptée aux adolescents ?

Les connaissances en chronobiologie et en chronopsychologie invitent à la prudence. À l’adolescence, l’horloge biologique se décale vers le soir, et beaucoup de lycéens manquent d’une à deux heures de sommeil par nuit en période scolaire. La vigilance varie au cours de la journée, avec des creux marqués. Une journée longue et uniforme ne tient pas compte de ces rythmes.

Apprendre est-il plus fatigant que travailler ?

Apprendre et travailler ne sollicitent pas les mêmes ressources. Au travail, un adulte mobilise surtout des compétences acquises. Au lycée, l’élève est en permanence confronté à ce qu’il ne maîtrise pas encore, sur huit à dix disciplines, sous le regard des autres et sous évaluation. Cet effort cognitif et affectif est rarement égalé dans une journée de travail ordinaire.

Les écrans expliquent-ils le manque de sommeil des adolescents ?

Les écrans retardent l’endormissement, mais ils aggravent un décalage biologique qui existe sans eux. Ils posent aussi une autre question : pourquoi les adolescents s’y réfugient-ils ? L’enquête PISA 2025 montre un recul du soutien familial ressenti par les élèves français, ce qui invite à interroger la place des adultes autant que celle des écrans.

Écouter les lycéens, est-ce cautionner les violences ?

Non. Distinguer les revendications des débordements permet justement de traiter les unes sans excuser les autres. Écouter une jeunesse, c’est prendre au sérieux ce qu’elle exprime, et c’est souvent la meilleure façon de prévenir l’escalade.

À propos de l’autrice

Anne-Lise Bouchut est docteure en psychologie, spécialisée dans les apprentissages, l’écriture et la créativité à l’ère de l’intelligence artificielle. Chercheuse, formatrice et conférencière, elle enseigne en BTS et intervient en master MEEF et en formation continue des enseignants. Elle accompagne établissements scolaires et équipes éducatives sur les liens entre IA, cognition et santé mentale des jeunes.

Journalistes : Anne-Lise Bouchut est disponible pour des interviews sur la mobilisation lycéenne, les rythmes scolaires, la santé mentale des adolescents et la place de l’IA dans l’éducation. Contact : hello@annelisebouchut.com

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