En bref. Comment enseigner la communication écrite à des étudiants de première année dans le supérieur ? Ce retour d’expérience décrit trois séances menées en Bachelor Finance :
- séance 1 : une évaluation diagnostique (vocabulaire, compréhension, production écrite) qui montre que les étudiants argumentent bien mais manquent de vocabulaire ;
- séance 2 : la lecture expliquée d’un article de presse sur l’IA et le travail, puis un premier texte argumentatif écrit collectivement ;
- séance 3 : une séance adaptée à l’actualité, avec un exercice de vocabulaire, un texte à contrainte et le jeu Crack List.
Le fil conducteur : partir d’une lecture, travailler les mots, puis écrire.
Une progression se prépare en amont. Elle se construit pourtant en classe.
Cette année, j’enseigne la communication écrite dans l’enseignement supérieur à des étudiants de première année de Bachelor Finance en école de commerce. Douze heures au premier semestre, douze au second. Six séances pour consolider la langue, six pour apprendre à argumenter.
Sur le papier, tout était prêt. Chaque séance part d’une lecture, analysée d’abord en lecteur, puis retravaillée en auteur. C’est le principe de mon projet d’écriture en BTS transposé à un autre public.
Trois séances plus tard, le plan a déjà bougé. C’est sans doute la meilleure nouvelle de ce début d’année.
Séance 1 : comment évaluer le niveau en communication écrite en début d’année ?
Une évaluation diagnostique, pas une note
L’évaluation initiale ne compte pas dans la moyenne. Elle sert à identifier le niveau de départ de chacun. Le niveau réel, pas le niveau supposé.
Le texte support est un article d’Éric Pichet paru dans The Conversation : la voiture électrique peut-elle faire disparaître 20 milliards de recettes fiscales ? Un sujet économique ancré dans l’actualité qui devrait parler à des étudiants en finance.
L’évaluation comporte quatre temps :
- le vocabulaire : expliquer une expression, donner un synonyme ou un antonyme (assiette, prélèvement, manque à gagner, « la carotte et le bâton fiscal ») ;
- la compréhension explicite : retrouver une information, un chiffre, une solution proposée par l’auteur ;
- la compréhension implicite : saisir ce que le texte suggère sans le dire ;
- la production écrite : une note adressée à un candidat à l’élection présidentielle, pour lui recommander une piste fiscale et anticiper l’objection la plus probable.
Le format de la note est voulu. Il oblige à trancher. Il évite le « d’un côté… de l’autre… » qu’on lit si souvent en début d’année.
Ce que les copies racontent
Les premières copies dessinent un profil assez net.
La compréhension explicite est solide. Les étudiants savent aller chercher une information dans un texte, la restituer, calculer à partir des données fournies.
Le vocabulaire résiste davantage. Certaines questions restent vide. Quand les réponses existent, elles révèlent des confusions.
Un réflexe revient : recopier plutôt que reformuler. La consigne demandait d’expliquer « avec vos propres mots ». Certaines réponses reprennent pourtant de longs passages du texte entre guillemets.
Et puis il y a la surprise. La production écrite est souvent le point fort des copies. Les étudiants prennent position. Certains vont plus loin que le texte et proposent une solution que l’auteur n’avait pas envisagée. D’autres anticipent une objection pour mieux la retourner. Sur une copie, on voit même des ratures, un passage réécrit. Une relecture active, en somme.
Et si le problème n’était pas l’argumentation ?
Ces étudiants savent penser un problème. Ils savent défendre une idée. Ce qui leur manque, c’est souvent le mot juste pour la dire. Ou l’assurance pour s’approprier un mot qu’ils ne maîtrisent pas tout à fait.
Séance 2 : comment faire argumenter des étudiants à partir d’un article de presse ?
Ce qui était prévu
La deuxième séance part d’un article paru dans The Conversation le 15 juin 2026, signé Hugo Gaillard et Pierre-Louis Boyer : « Face à l’IA, l’encyclique Magnifica Humanitas rappelle une idée parfois oubliée : travailler n’est pas seulement produire ».
Le texte est exigeant. Il convoque Aristote, Paul Lafargue, les encycliques sociales du XIXe et du XXe siècle. Il pose une question simple en apparence : que devient le travail quand on délègue à une machine une part de l’activité qui nous construisait ? Pour y répondre, il reprend deux figures bibliques mobilisées par l’encyclique. Babel, l’œuvre qui uniformise et sacrifie les personnes à l’efficacité. Jérusalem, l’œuvre collective fondée sur une responsabilité partagée.
Le support prévoyait le parcours habituel : vocabulaire (avilissant, célérité, aliénation), compréhension explicite et implicite, une fiche méthode pour donner de la force à son argumentation, puis une tribune pour le magazine de l’école : « L’IA au travail : bâtir Babel ou reconstruire Jérusalem ? »
Ce qui s’est passé
Nous n’avons pas fait les exercices. Nous avons lu le texte ensemble, et nous l’avons expliqué au fur et à mesure.
Ce n’était pas du temps perdu. Chaque paragraphe soulevait un mot, une référence, une question. Qu’est-ce qu’une encyclique ? Pourquoi « salle de travail » en maternité ? Que veut dire confondre le probable et le vrai ? La lecture expliquée a fait ce que les questions de vocabulaire devaient faire, mais au rythme de la classe.
Ajuster le sujet
Restait l’argumentation. Le sujet initial supposait d’avoir digéré les figures de Babel et de Jérusalem. J’ai préféré le reformuler pour en garder le cœur, sans la référence :
L’IA : un outil qui uniformise ou un outil qui responsabilise ?
La question est formulée avec des mots que les étudiants peuvent s’approprier tout de suite.
Chercher des idées avec le jeu Discut
Avant d’écrire, il fallait des idées. Le brainstorming s’est fait avec le jeu Discut. Les arguments ont émergé à l’oral, puis ont été notés au tableau :
- être plus précis dans ses questions et ses décisions ;
- connaissance et rapidité ;
- gain de temps sur les tâches quotidiennes.
Écrire ensemble un premier texte
À partir de ces notes, la classe a rédigé collectivement un premier texte. Une thèse posée dès la première phrase, un argument, un exemple concret tiré du quotidien professionnel.
C’est un premier jet. Nous avions prévu de le retravailler à la séance 3. Il montre déjà une chose : quand on leur laisse le temps de comprendre un texte, ces étudiants savent en tirer une position et la défendre.
Séance 3 : adapter sa séance à l’actualité pour travailler le vocabulaire
Une demande des étudiants
J’avais prévu de reprendre le premier jet de la séance 2 pour retravailler l’argumentation écrite. En début de séance, les étudiants demandent à échanger sur les manifestations lycéennes. Le sujet les touche de près. Il y a quelques mois encore, ils étaient eux-mêmes lycéens.
Deux options s’offrent à moi. Tenir le programme. Ou faire de cette envie de parler une matière de travail.
J’ai choisi la seconde.
Le vocabulaire comme porte d’entrée
Les copies de la première séance l’avaient montré : le vocabulaire est le point d’appui à consolider. La deuxième séance avait confirmé l’intérêt de la classe pour les mots.
La séance commence donc par un exercice de vocabulaire.
L’intérêt est immédiat. La curiosité aussi. Les mots ne sont plus une liste à apprendre. Ils deviennent des outils pour comprendre ce qui se passe dehors.
Écrire avec tous les mots
Vient ensuite la rédaction. Consigne : écrire un texte sur les manifestations lycéennes en réutilisant tous les mots travaillés.
La contrainte est le ressort de l’exercice. Impossible d’éviter le mot qu’on maîtrise mal. Il faut le placer, donc le comprendre, donc le choisir en connaissance de cause. Le texte devient un lieu d’appropriation.
Et l’argumentation n’est plus en première ligne. Pour écrire sur une mobilisation, il faut décrire, expliquer, nuancer, parfois prendre position. Elle a simplement changé de porte d’entrée.
Finir par un jeu de vocabulaire : Crack List
La séance se conclut par une partie de Crack List. Le principe emprunte au Petit Bac et au Uno : une catégorie est annoncée, chacun doit trouver un mot qui commence par la lettre de sa carte pour s’en débarrasser, et des cartes action viennent bousculer la partie.
Pourquoi un jeu en fin de séance ? Parce qu’il mobilise le lexique disponible, sous contrainte de temps, à l’oral, sans enjeu de note. Chercher un mot vite, c’est mesurer ce qu’on a vraiment à sa disposition. Et l’on rit de ses trous de mémoire plutôt que de les redouter.
Ce que ces trois séances m’apprennent sur la pédagogie de l’écrit
Une progression n’est pas un rail. C’est une carte.
Le diagnostic donne la direction : le vocabulaire. Les étudiants donnent le moment : l’actualité qui les traverse. Mon rôle consiste à articuler les deux.
Adapter sa séance, ce n’est pas renoncer à ses objectifs. L’argumentation écrite reviendra. Elle s’appuiera sur des mots mieux maîtrisés.
Et si la meilleure façon de faire écrire des étudiants, c’était de partir de ce qui les fait déjà parler ?
Questions fréquentes sur l’enseignement de la communication écrite dans le supérieur
Comment améliorer l’écrit des étudiants dans l’enseignement supérieur ?
En partant d’une lecture plutôt que d’une règle. Chaque séance s’ouvre sur un texte authentique, analysé d’abord en lecteur, puis retravaillé en auteur. Les étudiants observent l’effet d’un choix d’écriture avant de le reproduire.
Pourquoi commencer l’année par une évaluation diagnostique ?
Pour connaître le niveau réel du groupe, pas le niveau supposé. Une évaluation non notée, qui combine vocabulaire, compréhension et production écrite, montre où se situent les vrais points d’appui. Ici, elle a révélé des étudiants à l’aise pour argumenter, mais fragiles sur le vocabulaire.
Comment travailler le vocabulaire avec des étudiants de première année ?
En reliant les mots à un sujet qui compte pour eux. Un exercice de vocabulaire sur l’actualité, suivi d’un texte à rédiger en réutilisant tous les mots, oblige à comprendre chaque terme pour le placer. Un jeu comme Crack List permet ensuite de mobiliser son lexique à l’oral, sans enjeu de note.
Faut-il adapter sa séance quand les étudiants veulent parler d’actualité ?
Oui, si l’objectif reste le même. L’envie de parler devient une matière de travail. L’argumentation n’est pas abandonnée : elle change de porte d’entrée.

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