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Podcast StoryMancy : mon interview sur l’écriture et l’IA

En bref. Penser « je ne sais pas écrire » relève rarement d'un manque de compétence. Cette croyance vient de l'école, qui nous fait entrer dans l'écrit sous le signe de la sanction, des normes sociales qui font de l'écriture un marqueur de classe, et de la peur du jugement. Dans cette interview pour le podcast StoryMancy, j'explique comment passer de la posture d'élève à celle d'auteur et pourquoi déléguer l'écriture à une IA, c'est aussi lui déléguer une part de sa réflexion.

« Je ne sais pas écrire. »

Cette phrase, je l’entends depuis des années. En formation, en classe, à la sortie d’une conférence. Elle vient d’étudiants, d’adultes en reconversion, de cadres qui rédigent pourtant des dizaines de mails par jour.

Alors pourquoi sommes-nous si nombreux à le penser ? C’est la question que m’a posée Fatima-Zahra Hamil pour un épisode de StoryMancy.

D’où vient mon intérêt pour l’écriture

Tout part d’une difficulté. La mienne. Pendant ma scolarité, je pensais ne pas savoir écrire. C’est en troisième année de psychologie, lors d’un TD, que j’ai décidé d’en faire mon objet de recherche : comprendre les processus mentaux de l’écriture et aider les adultes qui s’y sentent en difficulté. J’ai soutenu ma thèse en 2010.

Depuis, une chose me frappe. La recherche sait aujourd’hui expliquer la plupart des blocages qui empêchent d’écrire. Ce qui permet à l’écriture de se déclencher reste, en partie, un mystère.

Dans l’épisode, je raconte aussi une remarque de mon directeur de thèse, Jean-Marie Besse. Il avait trouvé l’un de mes travaux « trop intellectuel ». Je ne l’ai jamais oubliée. J’en ai tiré une règle : garder la complexité des concepts, mais les rendre accessibles à tous.

Pourquoi écrire est-il si complexe ?

Pour un adulte expert, écrire semble fluide, presque automatique. C’est une illusion. À chaque phrase, le cerveau choisit un mot, une construction, active un schéma de tâche, anticipe ce dont le lecteur aura besoin, relit, corrige. Ce sont des processus cognitifs de très haut niveau simplement devenus invisibles.

Mais nous ne sommes pas que des êtres cognitifs. Écrire engage aussi nos émotions et nos représentations sociales. Et ce sont souvent elles, bien plus que la technique, qui freinent la plume.

L’écriture, un marqueur social : ce qu’en disent Bourdieu et Poueyto

En France, notre rapport à l’écrit porte l’héritage des « belles lettres » et du monde académique. Pierre Bourdieu l’a montré : ce sont les normes de la classe dominante qui s’imposent. Pour quelqu’un qui vient d’un autre milieu, s’approprier ces codes n’a rien d’anodin. Cela peut faire naître un conflit de loyauté, le sentiment de trahir les siens.

L’anthropologue Jean-Luc Poueyto éclaire une autre facette. Dans des communautés de tradition orale, comme les Manouches qu’il a étudiés, adopter l’écrit n’est pas vécu comme une question de domination sociale. C’est une rupture avec sa propre culture.

Dans les deux cas, le constat est le même : écrire, c’est aussi se situer par rapport aux autres.

Peur du jugement : comment passer de la posture d’élève à celle d’auteur ?

Le jeune enfant découvre l’écrit en jouant, en dessinant, comme l’ont montré les travaux d’Emilia Ferreiro. Puis vient le CP. Avec lui, la norme orthographique et la correction. Nous entrons dans l’écrit sous le signe de la sanction. Pour certains, cette première rencontre laisse une trace durable.

L’écrit a aussi une particularité que l’oral n’a pas. À l’oral, on ajuste son propos en temps réel, selon les réactions de celui qui écoute. L’écrit, lui, est figé. Il part vers un lecteur absent, qui le jugera sans que l’on puisse rien rectifier.

Et si la difficulté n’était pas d’écrire, mais de quitter sa posture d’élève ? Tant que l’on écrit pour être corrigé, on écrit sous le regard d’un juge. Devenir auteur, c’est écrire pour agir sur un lecteur. Cela suppose de gagner en confiance, et de partager ses textes progressivement, dans des cadres bienveillants.

Écrire est enfin un acte paradoxal. Un face-à-face solitaire avec ses doutes. Et l’exercice d’un pouvoir, qui demande de se détacher symboliquement des figures d’autorité, morales ou parentales.

Écrire avec l’IA : que délègue-t-on de sa pensée ?

L’IA générative ajoute une question à toutes les autres. Mes recherches sur les usages de ChatGPT, ou des outils intégrés comme celui de Snapchat, chez les étudiants, montrent un premier effet. Quand on confie la rédaction d’un message à un algorithme, le sentiment de responsabilité vis-à-vis de ses propres propos s’affaiblit.

L’IA peut pourtant aider. Pour un étudiant inhibé ou en difficulté d’apprentissage, elle peut débloquer le geste d’écriture. Le risque, c’est la dépendance. Et le contournement de l’effort d’introspection, celui qui permet de construire une pensée autonome.

Reste ce que l’IA ne peut pas faire. Sans corps, sans réactions neurobiologiques, elle ne ressent rien. Ses textes sont souvent lisses, uniformes. Il leur manque la vibration singulière d’un récit ancré dans une expérience humaine.

Une question plus large se dessine alors. Des machines écrivent des milliers de fois plus vite que nous. Que deviennent notre rapport à la solitude, à l’effort, et la valeur que nous accordons à la compétence des autres ?

Écouter l’épisode de StoryMancy

Cette conversation dit une chose simple : écrire n’est jamais seulement une affaire de technique. C’est une activité cognitive, affective et sociale, traversée par notre histoire et notre rapport aux autres.

Si vous avez déjà pensé « je ne sais pas écrire », ou si vous accompagnez des personnes qui le pensent, cet épisode est pour vous.

Écouter l’épisode de StoryMancy en cliquant ici

Questions fréquentes

Pourquoi tant d’adultes pensent-ils ne pas savoir écrire ?

Cette croyance tient rarement à un manque de compétence. Elle se construit à l’école, où l’entrée dans l’écrit passe par la norme orthographique et la correction. Elle est renforcée par les normes sociales, qui font de la « belle » écriture un marqueur de classe, et par la peur d’être jugé par un lecteur absent.

Qu’est-ce qui bloque l’écriture ?

Les blocages d’écriture sont à la fois cognitifs, affectifs et sociaux. Écrire mobilise des processus de haut niveau : choisir ses mots, construire ses phrases, anticiper les besoins du lecteur, réviser. Les émotions, la peur du jugement et le sentiment de ne pas être légitime pèsent souvent davantage que la technique.

Comment passer de la posture d’élève à celle d’auteur ?

L’élève écrit pour être corrigé. L’auteur écrit pour agir sur un lecteur. Ce passage suppose de développer sa confiance en soi et de partager ses textes progressivement, dans des cadres bienveillants, pour se détacher symboliquement des figures d’autorité.

Utiliser l’IA pour écrire, est-ce un problème ?

Pas nécessairement. Pour une personne inhibée ou en difficulté, l’IA peut servir de prothèse et débloquer le geste d’écriture. Le risque est la dépendance : en déléguant la rédaction, on délègue aussi une part de sa réflexion et on se sent moins responsable de ses propos.

Pourquoi les textes écrits par l’IA se ressemblent-ils ?

L’IA n’a ni corps ni émotions. Ses productions sont souvent lisses et uniformes, sans l’ancrage dans une expérience vécue qui donne sa singularité à un récit humain.

À propos de l’autrice

Anne-Lise Bouchut est docteure en psychologie, spécialisée dans les apprentissages, l’écriture et la créativité à l’ère de l’intelligence artificielle. Sa thèse, soutenue en 2010, porte sur les processus mentaux de l’écriture et les adultes en difficulté avec l’écrit. Chercheuse, formatrice et conférencière, elle enseigne en BTS et intervient en master MEEF et en formation continue des enseignants.

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