Burkini et seins nus : l’illusion d’une prophétie autoréalisatrice

Mai 19, 2022

Le 16 mai 2022, le conseil municipal de Grenoble a voté en faveur du nouveau règlement intérieur des piscines publiques. Il est désormais autorisé de se baigner en monokini, avec un tee-shirt anti-UV et en burkini.

L’idée de modifier le règlement lui serait venu d’une revendication de femmes musulmanes et des membres de l’association Alliance citoyenne. Imaginons la scène.

  • Conseiller : Monsieur le maire, des femmes musulmanes veulent être autorisé à porter le burkini à la piscine afin de pouvoir accompagner leurs enfants
  • Monsieur le maire : Vas-y, dis que c’est ok, je m’en fous
  • Conseiller : Vous savez que si on l’accepte, on va être taxé de faire la part belle au fanatisme religieux?
  • Monsieur le maire : Ah, oui… merde… ben…
  • Stagiaire : Monsieur! Monsieur! Vous avez vu la tribune dans Médiapart. Y a tout un tas de gonzesses qui revendiquent le droit de porter le burkini la piscine. Y a même des féministes.
  • Monsieur le maire : des féministes… comme celle qui se mettent des fleurs dans les cheveux et qui se trimbalent seins à l’air?
  • Stagiaire : euh..
  • Monsieur le maire : Mais oui! Eurêka! J’ai une idée! Une idée géniale! Rajoute dans le règlement que les seins nus sont aussi autorisés à la piscine
  • Conseiller : Vous êtes sûr?
  • Monsieur le maire : Vous ne doutez quand même pas de moi?
  • Stagiaire : Y a ma mère – une relou féministe – qui arrête pas de me prendre la tête. Elle dit que personne ne doit réglementer le corps de femme
  • Monsieur le maire : ah oui… merde… ben…
  • Conseiller : Je crois que j’ai une idée. Une fois mon tonton, il a fait une réaction allergique à un antibiotique. Le médecin lui a dit d’aller à la piscine avec un tee-shirt UV. On pourrait…
  • Monsieur le maire : Mais oui! Eurêka! J’ai une idée! Une idée géniale! Rajoute dans le règlement que les tee-shirt anti-UV sont aussi autorisé

Et quelques jours plus tard, voici Eric Piolle, fier comme Harpagon, clamer haut et fort devant les médias qu’il avait écrit ce nouveau règlement au nom du progrès social et de la laïcité.

Au nom du progrès social et de la laïcité...

Mais quelle mouche l’a piqué?

Première hypothèse : il racole des voix pour les législatives

Alors oui je sais, cette hypothèse fait très électrice de droite.

Avant de poursuivre, il faut quand même que je vous avoue qu’après avoir passé 10 ans à travailler au fin fond des banlieues de Lyon, j’ai de plus en plus souvent de pensées Sarkozystes. J’ai même été à un poil de fesse de voter Pécresse.

Tant pis! Jugez moi! Croyez que j’ai retourné ma chemise! Si ça vous chante, reprochez moi d’avoir enterré ma rose ! Je m’en bas les nichons! Mais avouez quand même : à un peu plus d’un mois des élections législatives, cette hypothèse est bien difficile à mettre de côté.

D’ailleurs voilà bientôt 30 ans qu’Elisabeth Badinter alerte sur l’achat de voix électorales et ses conséquences.

Deuxième hypothèse : il prend des champignons halucinogènes

Pour savoir si son règlement tenait la route, il a gobé des champipis et s’est joué la scène. Imaginons là où les champipi l’ont emmené.

Christelle, jeune femme musulmane, accompagne son fil Karim et sa fille Myriem en burkini à la piscine. Karima, jeune femme sans confession, a choisi d’être sein nu. Lorsque Karim demande à sa maman : « pourquoi la dame elle a pas de haut de maillot de bain ? », Christelle répond : « tu sais Karim, le corps des femmes leur appartient. Chacune peut se vêtir ou non comme bon lui semble. Et Myriem, quand tu seras grande, tu pourras toi aussi choisir : être en burkini comme maman ou seins nu comme la gentille dame »

Et c’est à ce moment là, en plein délire surréaliste qu’Eric Piolle a dû se dire qu’il faisait ça au nom du progrès social.

Parce que quiconque est un tant soit peu sorti de son bureau sait qu’une telle scène est absolument impossible. Quiconque est un tant soit peu sorti de son bureau sait que la probabilité que l’une se fasse traité de pute et l’autre de terroriste est beaucoup plus forte.

Troisième hypothèse : il est bête à bouffer du foin

Ni progrès social

Concernant le burkini et le progrès social, je pense qu’il n’y a pas besoin de développer beaucoup. Le droit de vote : progrès social. Le droit d’avoir un compte en banque sans en référer à son mari : progrès social. Le droit de contraception : progrès social. La mixité dans les écoles : progrès social. Le droit d’avortement : progrès social. L’abolition de la peine de mort : progrès social. Le port d’un vêtement pour couvrir son corps afin de ne pas attiser les pulsions des hommes : pas progrès social.

Alors oui, c’est important de faire en sorte que ces femmes puissent avoir accès aux établissements publiques et ne soient pas encore plus cloitrée chez elle. Mais devoir faire des règlements pour permettre à ces femmes d’aller aussi librement que possible se tremper les fesses dans l’eau est une désolation sociale, pas un progrès. Comment, en France, en est-on arrivé à ce que des femmes ne jouissent pas de leur liberté de mouvement comme elles le souhaitent? Comment, en France, en est-on arrivé à ce que des femmes disent avoir choisi « librement » de se couvrir le plus possible afin de respecter les hommes?

Ni respect de la loi sur la laïcité

Concernant le bouclier de la laïcité que chercher à tendre Eric Piolle, ce bouclier n’est, une fois de plus, que le signe d’une méconnaissance de la loi de 1905 et des lâchetés des responsables politiques.

Effectivement la loi sur la laïcité autorise à exercer librement ses convictions dans le respect de la loi et des autres. Aussi, n’importe quel citoyen a le droit de porter aussi bien un burkini que des plumes dans le cul.

Vous vous demandez alors peut-être pourquoi Eric Piolle a inscrit le port de tenues spécifiques dans son règlement si, de facto, celles-ci sont déjà permises. Les piscines, contrairement à la mer, doivent respecter certaine normes d’hygiènes. Et c’est en raison de ces normes d’hygiène qu’il y a des règlements.

Mais admettons que c’est bel et bien parce qu’Eric Piolle a la laïcité chevillée au corps et qu’il entend que toutes et tous puissent s’habiller comme bon lui semble. Ceci n’en montre pas moins sa méconnaissance de la loi sur la laïcité.

Si on veut réellement faire vivre cette loi et faire vivre le cadre Républicain, il faut faire vivre les 4 piliers de la laïcité. Dans cette histoire de burkini, c’est pour moi le pilier de la liberté de conscience qui est mis à mal.

La liberté de conscience est la possibilité que nous donne la loi de 1905 de croire, de ne pas croire, d’avoir une religion, de ne pas en avoir, de pouvoir même changer de religion. Cette liberté de conscience appartient à chaque citoyen. Et cette liberté ne peut s’exercer pleinement que si les citoyens ont la possibilité de développer leur intelligence du croire.

Qu’est-ce donc encore que ce truc me diront les plus éloignés des curés, rabbins et imams? L’intelligence du croire est la possibilité d’exercer une pensée critique sur les religions. C’est pouvoir aller dans des lieux, pouvoir échanger avec des gens et notamment des théologiens et des théologiennes afin de comprendre le sens spirituel d’une pratique, et de choisir si ce sens est le nôtre.

Or dans la question du port du burkini, quel est le sens? Quel est le sens spirituel d’un vêtement créé en 2004 en Australie? Quel est, même encore aujourd’hui en France, le sens de cacher son corps pour se soumettre aux hommes, au nom d’une religion. Comme le rappelle Delphine Horvilleur, les traditions religieuses varient dans le temps. Et c’est d’ailleurs tout le sens de l’histoire – religieuse ou non – que d’évoluer, notamment en fonction de l’organisation sociale d’un pays.

Donner la possibilité à des citoyennes et des citoyens de développer un sens critique sur des pratiques religieuses bricolées dans des lieux obscures ne peut se faire sans le courage de responsables politiques. Si la loi sur la laïcité impose une séparation entre l’Eglise et l’Etat, c’est bien aux responsables politiques d’organiser les conditions pour faire en sorte que tous puissent exercer leur liberté de conscience.

Alors c’est sûr qu’il en faut du courage. Il en faut du courage pour accompagner les musulmans de France a avoir des lieux de culte décents. Il en faut du courage pour aider ces mêmes musulmans de France à combattre les « imams » aux prêches anti-républicains. Il en faut du courage pour les soutenir face aux fanatiques de tout bord dont ils et elles sont les premières victimes. Il en faut du courage pour convaincre les autres citoyens qu’une mosquée va voir le jour dans leur ville.

Mais pouvons nous encore longtemps faire les autruches? Combien de temps encore allons nous faire semblant de croire qu’il suffit de décréter que seins nus et burkini peuvent venir se baigner au même endroit pour que la belle entente se fasse? Avons-nous réellement encore le temps de nous bercer dans les illusions d’un prophétie autoréalisatrice ?

Anne-Lise

1 Commentaire

  1. Bravo !

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Voilà plus de 15 ans que j’écris des histoires plus ou moins proches d’anecdotes personnelles vécues. Avec les mots, je transforme un quotidien somme toute très ordinaire en épopée digne des plus grands chevaliers.

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