« À quoi va-t-on servir ? »
Mon enquête menée auprès de 69 formateurs d’adultes montre que l’IA générative ne fragilise pas la confiance professionnelle de façon uniforme. Elle la renforce sur les tâches de structuration, mais la fait chuter sur la prise de risque pédagogique. L’anxiété et la charge cognitive jouent dans des sens opposés. Ce n’est ni l’ancienneté ni l’expérience de l’outil qui prédisent le mieux cette confiance, mais la façon dont chacun se représente l’IA.
Une question qui revient, en formation
Depuis plusieurs années, j’anime des formations aux outils d’IA générative auprès d’enseignants et de formateurs. Dans ces salles, les premières questions sont toujours les mêmes : « comment ça marche ? », « est-ce fiable ? ». Puis, au fil des démonstrations, une autre question finit par surgir, posée parfois avec inquiétude, parfois avec ironie : « à quoi va-t-on servir ? »
Cette question ne porte pas sur l’outil. Elle porte sur soi, sur ce qu’on croit encore être capable de faire, sur ce qui fonde la légitimité professionnelle quand une machine produit en quelques secondes ce qu’on mettait des heures à construire. C’est pour y répondre que j’ai mené une enquête auprès de 69 formateurs en exercice, présentée en mai 2026 au colloque UNISFEC.
Le sentiment d’efficacité personnelle, une croyance plus qu’une compétence
Pour comprendre ce qui se joue, je me suis appuyée sur la théorie de l’auto-efficacité d’Albert Bandura. Le sentiment d’efficacité personnelle (SEP) désigne la croyance d’une personne en sa capacité à mener à bien une tâche donnée. Ce n’est pas une compétence objective ni un trait de caractère stable. C’est une croyance contextuelle, qui varie selon les tâches, les environnements et les expériences vécues. Or ce sentiment influence directement la motivation, la persévérance et la capacité à prendre des risques professionnels.
Bandura identifie quatre sources qui construisent ce sentiment : les expériences de réussite, l’observation des pairs, les encouragements reçus, et les états émotionnels ressentis dans l’action. L’IA générative, en modifiant les conditions dans lesquelles les formateurs préparent et animent leurs séances, agit sur ces quatre sources à la fois, et pas toujours dans le même sens.
Trois résultats qui déplacent le débat
Une confiance qui se dissocie selon la tâche. Sur la conception de séquences pédagogiques, le SEP passe de 8,6 sans IA à 6,8 avec IA. Sur l’adaptation de contenus, de 8,4 à 6,5. Mais c’est sur la prise de risque pédagogique que l’écart est le plus fort : de 8,2 à 5,5, un effet statistiquement fort. Les formateurs font confiance à l’IA pour structurer. Ils lui font beaucoup moins confiance quand il s’agit d’oser.
L’anxiété et l’effort cognitif ne jouent pas le même rôle. Plus un formateur se sent anxieux face à l’IA, plus son SEP avec l’outil baisse, sans que sa confiance en ses capacités autonomes soit touchée. L’anxiété érode le rapport à l’outil, pas l’identité professionnelle de fond. À l’inverse, la charge cognitive perçue, le fait de vérifier, trier, ajuster les productions de l’IA, est associée à un SEP plus élevé. Vouloir simplifier l’usage de l’IA à tout prix pour réduire cet effort risquerait donc de manquer sa cible. Ce n’est pas l’effort qu’il faut réduire, c’est l’anxiété.
L’ancienneté protège l’autonomie, pas le rapport à l’IA. Les formateurs expérimentés ont un SEP sans IA plus élevé que les novices (8,7 contre 7,2), logique après des années de métier. Mais sur le SEP avec IA, l’anxiété ou les représentations de l’outil, novices et experts se ressemblent presque trait pour trait. La variable qui prédit le mieux la confiance dans l’IA n’est ni l’ancienneté, ni la fréquence d’usage. Ce sont les représentations que chacun se fait de l’outil, indépendamment de son expérience.
Ce que cela change pour concevoir une formation
Ces résultats invitent à revoir trois réflexes courants en conception de formation à l’IA.
Le premier réflexe à interroger : centrer les formations sur la prise en main technique de l’outil. Les formateurs maîtrisent déjà l’IA sur les tâches de structuration. C’est sur la prise de risque pédagogique que la confiance s’effondre. C’est donc là qu’il faut proposer des mises en situation concrètes, plutôt que de répéter des tâches déjà maîtrisées.
Le deuxième réflexe à interroger : vouloir tout simplifier. La charge cognitive n’est pas l’ennemie de la confiance quand elle traduit un engagement actif. Le vrai levier, c’est de travailler la vigilance face à des productions qui semblent déjà convaincantes, séparément du travail sur l’anxiété, la peur de mal faire ou le sentiment d’illégitimité.
Le troisième réflexe à interroger : réserver le travail sur les représentations aux novices. Ce résultat vaut pour tous les niveaux d’ancienneté. Nommer explicitement ce que l’expertise pédagogique garde de propre, une connaissance fine des apprenants, une capacité à contextualiser, donne aux formateurs un point d’appui pour utiliser l’IA sans s’y soumettre.
Et maintenant ?
Cette enquête nourrit directement la conception de mes formations à l’IA générative pour formateurs et enseignants, ainsi que les conférences que je donne sur la confiance professionnelle à l’ère de l’IA. Si vous préparez un plan de formation pour votre établissement ou vos équipes, ou si ces résultats font écho à une problématique que vous portez dans votre organisation, on peut en parler lors d’un appel découverte.
FAQ
Qu’est-ce que le sentiment d’efficacité personnelle (SEP) ?
C’est la croyance qu’une personne a en sa capacité à réussir une tâche donnée, telle que définie par Albert Bandura. Ce n’est pas une compétence mesurable, mais une croyance qui varie selon les tâches et les contextes.
L’IA générative renforce-t-elle ou fragilise-t-elle la confiance des formateurs ?
Les deux, selon la tâche. Elle renforce la confiance sur les tâches de structuration comme la conception de séquences, et la fragilise fortement sur la prise de risque pédagogique.
L’expérience professionnelle protège-t-elle de la perte de confiance liée à l’IA ?
Pas vraiment. L’ancienneté renforce la confiance dans les capacités autonomes, mais elle ne change ni les représentations de l’IA, ni le niveau d’anxiété face à l’outil, qui sont proches chez les novices et les experts.
Faut-il simplifier l’usage de l’IA en formation pour rassurer les formateurs ?
Pas nécessairement. L’enquête montre que l’effort cognitif investi dans la vérification et l’ajustement des productions de l’IA est associé à un sentiment de compétence plus élevé. Le levier prioritaire est de réduire l’anxiété, pas l’effort.

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