L’intelligence artificielle menace-t-elle le métier d’enseignant ?

Si vous avez 38 minutes devant vous — en voiture, en marchant, ou avec une tasse de thé — j’ai une conversation à vous proposer.

En bref : non, l’intelligence artificielle ne menace pas le métier d’enseignant en le remplaçant — mais elle peut, si elle est utilisée sans recul, éroder des compétences professionnelles essentielles : la prise de décision pédagogique, le discernement et l’autonomie. C’est tout l’enjeu de la conversation que j’ai eue dans le podcast ÊtreProf, et que je développe ci-dessous.

Le confort a un prix

L’IA générative promet du temps gagné, des préparations facilitées, un nouveau confort professionnel pour les enseignants comme pour les formateurs. Personne ne le nie, et je suis la première à utiliser ces outils dans ma pratique de formatrice — pour préparer mes cours, mes conférences, mes supports.

Mais dans cette conversation avec l’équipe d’ÊtreProf, nous sommes allés voir ce que ce confort coûte — pas en argent, mais en compétences. Trois questions ont structuré l’échange, et ce sont celles que j’entends de plus en plus souvent en formation :

  • Risquons-nous de perdre notre expertise pédagogique si une partie de notre réflexion est déléguée à un outil qui répond instantanément ?
  • L’IA peut-elle nous amener à désapprendre à décider — cette compétence si centrale dans le métier d’enseignant, qui consiste justement à trancher dans l’incertitude, sans réponse toute faite ?
  • Quel est l’impact sur le discernement professionnel et l’autonomie, à la fois pour les enseignants et pour les élèves ?

Pourquoi cette question dépasse le simple débat « pour ou contre l’IA »

Le débat autour de l’intelligence artificielle à l’école est souvent posé en termes binaires : pour ou contre, autoriser ou interdire. C’est une approche que j’ai déjà critiquée dans ma réflexion sur les cadres et enjeux éthiques de l’IA — et qui, selon moi, passe à côté de l’essentiel.

La vraie question n’est pas si on utilise l’IA, mais comment on continue à exercer notre jugement professionnel quand une réponse est disponible en deux secondes. Un enseignant qui prépare une séquence avec l’aide de l’IA reste-t-il l’auteur de ses choix pédagogiques ? Un élève qui rédige avec ChatGPT développe-t-il encore sa propre pensée, ou se contente-t-il de la reformuler ?

Ce sont des questions que j’explore depuis plusieurs années à travers mes recherches, notamment dans mon enquête sur les usages et représentations de ChatGPT chez les étudiants, qui montre que ces dynamiques sont déjà à l’œuvre — souvent de manière invisible, y compris pour les premiers concernés.

Construire une boussole, pas suivre un GPS

C’est l’image que nous avons filée tout au long de l’échange avec ÊtreProf. Un GPS vous dit où aller, et vous arrêtez progressivement de regarder le paysage, de repérer les rues, de vous orienter par vous-même. Une boussole, elle, vous donne une direction — mais c’est vous qui choisissez le chemin, qui ajustez, qui décidez.

Appliqué à l’IA en classe, cela donne une question très concrète : est-ce que cet outil m’aide à mieux décider, ou décide-t-il à ma place sans que je m’en rende compte ?

L’enjeu n’est donc pas de refuser l’IA générative ni de l’adopter sans recul. C’est de construire une véritable boussole professionnelle : des repères qui permettent d’utiliser ces outils de manière éclairée, responsable, et alignée avec ce qui fait sens dans l’acte d’enseigner. J’avais déjà partagé quelques pistes concrètes côté apprenants dans mon article sur comment aider vraiment les apprenants à écrire avec l’IA — la même logique de discernement s’applique côté enseignant.

Une question qui ne concerne pas que les enseignants

Si la conversation avec ÊtreProf part du quotidien de la classe, elle résonne aussi largement au-delà. Les responsables de formation et les équipes RH font face à des questions très proches : que se passe-t-il quand une partie du raisonnement professionnel est déléguée systématiquement à un outil ? Comment maintenir, dans une équipe, la capacité à argumenter, rédiger, trancher — sans assistance ?

C’est un sujet que je commence à explorer avec les organismes de formation et les établissements que j’accompagne, et sur lequel je reviendrai dans de prochains articles.

Pourquoi cette conversation me tient particulièrement à cœur

Mes recherches portent depuis 2010 sur les processus d’écriture, et plus récemment sur la manière dont l’IA transforme le rapport des étudiants à l’écrit. Mais cette interview élargit la focale : il ne s’agit plus seulement des apprenants, mais de nous, enseignants et formateurs, et de ce que nous risquons de désapprendre si nous ne sommes pas vigilants.

Dans un monde où les réponses sont immédiates, prendre le temps de cette réflexion critique est peut-être l’acte pédagogique le plus important qu’il nous reste.

Écouter l’épisode

L’épisode complet est disponible sur le podcast ÊtreProf : 👉 L’intelligence artificielle menace-t-elle le métier d’enseignant ?

Si cette réflexion résonne avec ce que vous vivez dans votre établissement ou votre organisme de formation, n’hésitez pas à le partager avec vos collègues — et à me dire en commentaire ce que cette « boussole professionnelle » évoque pour vous.

FAQ

L’IA va-t-elle remplacer les enseignants ? Non. L’IA générative ne remplace pas le métier d’enseignant, mais elle modifie en profondeur certaines compétences professionnelles, notamment la prise de décision pédagogique et le discernement. L’enjeu est d’apprendre à utiliser l’IA sans déléguer ce qui relève du jugement professionnel.

Qu’est-ce que « désapprendre à décider » avec l’IA ? C’est le risque de perdre progressivement, par manque d’usage, sa capacité à trancher dans l’incertitude — une compétence centrale du métier d’enseignant — parce qu’une réponse est systématiquement proposée par un outil avant même d’avoir réfléchi à la question.

Qu’est-ce qu’une « boussole professionnelle » face à l’IA ? C’est un ensemble de repères et de critères personnels permettant à un enseignant ou un formateur de décider quand, comment et pourquoi utiliser l’IA générative — plutôt que de suivre ses suggestions par défaut.

Cette réflexion concerne-t-elle uniquement les enseignants ? Non. Les mêmes questions d’autonomie et de discernement professionnel se posent pour les formateurs, les responsables de formation et les équipes en entreprise face à l’IA générative.

Où écouter l’interview complète ? L’épisode est disponible gratuitement sur le podcast ÊtreProf, sur toutes les plateformes d’écoute, dans un format de 38 minutes.

Anne-Lise

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