Dans le cadre d’un appel à projets du Crous de Lyon, j’ai animé, entre novembre et janvier, plusieurs stands de sensibilisation « IA & santé mentale » au sein d’établissements d’enseignement supérieur.
Ces stands s’inscrivent dans une programmation dédiée à la prévention, au bien-être et à la santé mentale étudiante. Leur objectif est volontairement simple : proposer un espace accessible, non jugeant et informatif, permettant aux étudiants de réfléchir à leurs usages de l’intelligence artificielle, en particulier lorsque celle-ci est mobilisée comme soutien émotionnel, relationnel ou cognitif.
Le format du stand – court et ludique– favorise des échanges spontanés, parfois très personnels. Il offre surtout un poste d’observation privilégié des représentations, des inquiétudes et des besoins des étudiants. C’est ce retour de terrain, mis en regard avec les travaux de recherche récents, que je propose d’analyser ici.
Contexte des stands IA et santé mentale étudiante dans le cadre de l’appel à projets du Crous
Les stands « IA & santé mentale » ont été conçus comme des dispositifs de sensibilisation de proximité. Contrairement à des formats plus longs ou plus institutionnels, le stand permet :
- une participation libre,
- un échange individualisé,
- un respect de l’anonymat et du rythme de chacun.
Cette configuration est particulièrement adaptée aux questions de santé mentale. Elle permet aux étudiants de s’arrêter quelques minutes, de discuter, de poser une question, parfois simplement d’écouter, sans s’exposer ni s’engager formellement.
Le cadre de l’appel à projets du Crous donne à ces stands une double légitimité :
- institutionnelle, en les inscrivant dans une politique de prévention,
- pédagogique, en assumant une posture d’information et de réflexion plutôt que de prescription.
Usages de l’IA en santé mentale : une réalité encore largement méconnue chez les étudiants
Une réaction revient fréquemment sur les stands : la surprise.
De nombreux étudiants découvrent que certains jeunes utilisent des intelligences artificielles pour parler de leurs difficultés personnelles, de leur solitude ou de leur mal-être.
Cette surprise est révélatrice. Elle montre que, malgré la diffusion massive de l’IA dans les usages scolaires ou professionnels, ses usages relationnels et émotionnels restent largement invisibles, voire impensés.
Pourtant, les recherches récentes montrent que ces pratiques existent bel et bien, notamment chez les adolescents et les jeunes adultes. Les stands deviennent alors un lieu de prise de conscience collective, où l’IA n’est plus un objet abstrait mais une réalité située, incarnée, parfois dérangeante.
IA et santé mentale étudiante : entre méfiance, lucidité et ambivalence
Contrairement à l’image d’une jeunesse fascinée par la technologie, les échanges font apparaître une méfiance largement partagée à l’égard de l’IA :
- crainte des informations erronées,
- conscience des biais,
- difficulté à faire confiance à un système qui semble toujours « aller dans le sens de l’utilisateur ».
Lorsque j’évoque la notion de sycophantie algorithmique – cette tendance des systèmes conversationnels à flatter, rassurer et valider les propos de l’utilisateur – beaucoup d’étudiants reconnaissent immédiatement le phénomène, parfois à partir de leur propre expérience.
Mais cette lucidité cohabite avec une forme d’ambivalence. L’IA reste perçue comme facile d’accès : gratuite, disponible en permanence, sans attente, sans regard, sans exposition au jugement social.
Pourquoi certains étudiants se tournent vers l’IA pour parler de leur mal-être
Un point revient avec insistance dans les échanges : le poids du jugement social.
Beaucoup d’étudiants expliquent que si certains jeunes se tournent vers une IA, ce n’est pas par préférence, mais par évitement :
- peur d’être jugé,
- peur de déranger,
- peur de ne pas être pris au sérieux.
Dans ce contexte, l’IA est décrite comme :
- « neutre »,
- « non jugeante »,
- « plus simple que de parler à quelqu’un en face ».
L’IA apparaît alors moins comme une solution choisie que comme une solution par défaut, révélatrice des difficultés persistantes à demander de l’aide, à verbaliser sa souffrance et à accéder à un soutien humain perçu comme sécurisant.
IA, santé mentale et études : des usages numériques qui interrogent l’autonomie étudiante
Les stands ouvrent également de nombreuses discussions sur les usages de l’IA dans les études. Les étudiants posent des questions très concrètes :
- comment réviser avec l’IA sans déléguer entièrement ?
- comment structurer un travail sans perdre son autonomie ?
- comment vérifier une information sans renoncer à l’esprit critique ?
Ces interrogations montrent que la question n’est pas seulement technique ou réglementaire. Elle touche directement au sentiment de compétence, à la confiance en soi et à la peur de l’échec.
L’IA agit ici comme un révélateur de tensions déjà présentes : pression académique, exigence de performance, fatigue cognitive. Les étudiants expriment un besoin fort de repères clairs, leur permettant d’utiliser ces outils sans se sentir dépossédés de leurs capacités.
Représentations de l’IA et santé mentale : le rôle de la fiction comme médiateur (Her)
Sur plusieurs stands, l’affiche du film Her a constitué un point d’entrée privilégié dans les échanges.
La fiction permet d’aborder, de manière détournée :
- l’illusion relationnelle,
- l’attachement à une entité artificielle,
- la solitude contemporaine,
sans exposer immédiatement l’expérience personnelle. Elle joue un rôle de médiation, facilitant la réflexion et la mise à distance émotionnelle.
Beaucoup d’étudiants ont qualifié le film de « visionnaire », parfois avec un certain malaise, tant il fait écho à des usages désormais bien réels.
Ressources en santé mentale étudiante : l’importance des repères fiables et accessibles
Un constat est récurrent sur l’ensemble des stands : l’intérêt massif pour les QR codes donnant accès à des ressources fiables.
Les étudiants consultent, enregistrent et partagent largement :
- les fiches d’information en santé mentale,
- les lignes d’écoute,
- les dispositifs proposés par le Crous,
- les contacts de professionnels.
Plusieurs ont explicitement indiqué vouloir transmettre ces informations à des camarades qu’ils identifient comme en difficulté.
Cela montre que les stands ne servent pas uniquement à informer individuellement, mais aussi à outiller une solidarité étudiante discrète, souvent invisible mais bien réelle.
Ce que les stands du Crous révèlent sur l’IA et la santé mentale étudiante
Ces retours de terrain montrent que :
- l’IA n’est ni un remède miracle ni un danger isolé ;
- elle s’inscrit dans un contexte de fragilité relationnelle, de pression sociale et de difficultés d’accès au soin ;
- elle peut devenir un faux ami lorsqu’elle se substitue au lien humain ;
- mais aussi un signal d’alerte, révélant des besoins non satisfaits.
La question centrale n’est donc pas : « Faut-il interdire l’IA en santé mentale ? ». Mais plutôt : que disent ces usages de notre capacité collective à accompagner les étudiants ?
Prévention, accompagnement et santé mentale étudiante à l’ère de l’intelligence artificielle
Les stands « IA & santé mentale » rappellent une chose essentielle : les outils numériques peuvent compléter des dispositifs existants, mais ils ne remplacent ni le lien humain, ni le soin, ni l’accompagnement.
À l’heure où l’intelligence artificielle s’invite de plus en plus dans l’intime, ces actions de terrain soulignent l’importance :
- de créer des espaces de parole accessibles et non stigmatisants,
- de proposer des repères clairs sur les usages de l’IA,
- de penser la prévention en santé mentale comme un enjeu collectif, éducatif et profondément humain

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