« Elle nous passe de la crème. »
C’est l’image qui m’est venue, au cours d’un entretien avec psychologue.net, pour dire ce que fait l’IA générative quand on lui confie ce qui ne va pas.
Elle répond à toute heure. Elle ne juge pas. Elle ne se lasse jamais. Elle donne raison.
Rien d’étonnant à ce qu’on s’y attache. Et c’est précisément ce qui doit nous interroger.
Qui se confie à l’IA, et pourquoi ?
Le phénomène n’a plus rien de marginal.
Aux États-Unis, une enquête de Common Sense Media menée en 2025 auprès de 1 060 adolescents montre que 72 % des 13-17 ans ont déjà utilisé un « compagnon IA », un agent conversationnel conçu pour des échanges personnels. 52 % en sont des utilisateurs réguliers. En France, une enquête Ifop d’octobre 2025 indique que 64 % des 16-25 ans recourent à des outils comme ChatGPT pour parler de leurs émotions ou demander des conseils personnels. Et selon le Crédoc, près d’un quart des moins de 40 ans utilisent une IA comme soutien psychologique, ami ou partenaire amoureux.
Les raisons sont connues. La solitude. L’ennui. La peur du jugement. L’IA offre une écoute immédiate, gratuite, sans regard posé sur soi.
Un refuge avant l’accès aux soins
Chez les étudiants, la question prend un relief particulier. Selon l’enquête nationale de la LMDE publiée en novembre 2025, 35 % des étudiants déclarent avoir eu des pensées suicidaires au cours des douze derniers mois.
Dans ce contexte, l’IA devient souvent la première porte poussée en cas de coup de mou. Pas toujours par choix. Souvent par méconnaissance : beaucoup d’étudiants ignorent les dispositifs d’accès aux soins qui existent déjà autour d’eux.
Le problème n’est donc pas seulement l’IA. C’est aussi ce qu’elle vient combler.
L’IA, un premier pas vers la consultation ?
Il serait trop simple de s’arrêter au constat inquiétant.
Pour certaines personnes, écrire à une IA permet de « clarifier le bazar dans leur tête ». De mettre de l’ordre dans des émotions confuses. De trouver les mots, et parfois d’oser ensuite les dire à un professionnel.
Mettre en mots aide à mettre à distance : c’est l’une des fonctions les plus anciennes de l’écriture. L’IA peut alors jouer le rôle d’un brouillon. Un premier pas.
À condition qu’il y en ait un deuxième.
Pourquoi l’IA ne peut pas remplacer un psychologue
Pas de cadre, pas de parcours
L’IA n’est pas un professionnel de santé. Elle n’établit pas de cadre thérapeutique. Elle ne construit pas de parcours dans la durée. Surtout, elle ne confronte pas.
Or une thérapie avance aussi par ce qui résiste. Ce qui dérange. Ce qu’on n’avait pas envie d’entendre.
L’IA, elle, est conçue pour satisfaire. Elle reformule, valide, encourage. Elle nous passe de la crème.
Le risque d’une bulle qui isole
En ne contredisant jamais, l’IA peut enfermer une personne en souffrance dans une bulle rassurante. Confortable, mais néfaste. Plus on s’y sent bien, moins on va chercher ailleurs. Les liens humains, plus exigeants, passent au second plan.
Des chercheurs de l’université de Hambourg ont observé ce lien dans une enquête auprès de près de 3 300 adultes. Les personnes qui conversent avec un chatbot au moins une fois par semaine, pour autre chose que chercher de l’information, se sentent nettement plus seules et plus isolées que celles qui ne le font jamais (Hajek et al., 2025).
Il s’agit d’une association, pas d’une causalité. On ne sait pas si l’IA isole, ou si l’isolement pousse vers l’IA. Mais dans les deux cas, la bulle se referme.
Ce qui ne se délègue pas : l’alliance
L’IA ne remplacera pas les psychologues. Pour une raison simple : ce qui soigne passe aussi par la relation. L’alliance thérapeutique ne se programme pas.
Les psys avec l’IA, et non contre l’IA
Et si la question n’était pas de savoir si l’IA va remplacer les psychologues, mais comment ils peuvent travailler avec elle ?
Première piste, la plus simple : intégrer l’IA à l’entretien. Demander à la personne si elle a déjà parlé de ses difficultés à une IA. Ce qu’elle lui a dit. Ce qu’elle en a retiré.
La réponse dit souvent beaucoup. Notamment sur ce qui a été difficile à formuler ailleurs.
Comment l’IA peut enrichir la pratique du psychologue
L’IA peut aussi libérer du temps. En particulier sur les tâches que les praticiens aiment le moins, pour se recentrer sur l’essentiel : le soin et la relation.
Les tâches administratives. Structurer et rédiger des comptes-rendus, préparer des courriels, gérer les rendez-vous et les rappels. Des rappels réguliers contribuent aussi à réduire les annulations.
La veille scientifique. Rechercher une documentation ciblée pour tenir ses connaissances à jour et nourrir l’analyse clinique. À condition de vérifier chaque source citée.
L’éducation thérapeutique. Concevoir des fiches, des fascicules, des visuels pour rendre accessibles des notions complexes, rassurer les patients, et donner au cabinet une image plus professionnelle.
IA, confidentialité et RGPD : quelles précautions pour les psychologues ?
Tout ce que l’on transmet à une IA peut être stocké sur des serveurs externes. Et les données de santé comptent parmi les plus sensibles.
Anonymiser ne suffit pas toujours. Un âge, une profession, une ville, un événement de vie : le croisement de quelques détails peut suffire à réidentifier une personne.
D’où deux réflexes :
- privilégier des outils conformes au RGPD, idéalement développés en Europe ;
- se tourner vers des outils métier, conçus par et pour des psys. Plus spécialisés, ils donnent souvent de meilleurs résultats que les IA généralistes, et offrent davantage de garanties sur la sécurité des données.
Intégrer l’IA dans son cabinet : par où commencer ?
Apprendre à briefer la machine. Un prompt, c’est un briefing. Plus il précise le contexte, l’objectif et le format attendu, plus la réponse est utile. Et moins on perd de temps.
Avancer pas à pas. Inutile de tester tous les outils à la fois. Mieux vaut partir d’un besoin précis : une tâche ennuyeuse qui revient chaque semaine, ou un projet complexe qui attend depuis des mois.
Tester entre pairs. Choisir un outil en groupe de confrères, l’utiliser sur une période définie, puis en débriefer ensemble. Pour mesurer, concrètement, le temps gagné et ce que l’outil apporte, ou non.
Ce que l’IA dit de nous
Si tant de personnes se confient à une machine, ce n’est pas d’abord parce que la machine est douée. C’est parce que quelque chose manque ailleurs : du temps, de l’écoute, un accès simple aux soins.
L’IA ne créera pas ce lien. Mais, bien utilisée, elle peut en préparer le chemin. Et rendre aux professionnels du temps pour l’essentiel.
À une condition : que quelqu’un, quelque part, accepte encore de ne pas nous passer de la crème.
Lire l’entretien complet sur psychologue.net : L’IA va-t-elle remplacer les psys ?
Questions fréquentes
Peut-on utiliser ChatGPT comme psychologue ?
Non. ChatGPT et les autres IA génératives ne sont pas des professionnels de santé. Ils peuvent aider à formuler ce que l’on ressent, mais ils ne posent pas de cadre thérapeutique, ne construisent pas de suivi et ne confrontent pas la personne. Ils tendent au contraire à valider ce que l’utilisateur dit. En cas de souffrance psychique, l’IA peut au mieux préparer une consultation, jamais la remplacer.
Pourquoi les jeunes se confient-ils à l’IA ?
Pour combler la solitude ou l’ennui, et pour éviter la peur du jugement. L’IA répond à toute heure, gratuitement, sans regard posé sur soi. Selon Common Sense Media (2025), 72 % des adolescents américains de 13 à 17 ans ont déjà utilisé un compagnon IA. En France, une enquête Ifop d’octobre 2025 indique que 64 % des 16-25 ans se tournent vers l’IA pour parler de leurs émotions ou demander des conseils personnels.
Se confier à une IA est-il dangereux ?
Pas nécessairement de façon ponctuelle. Le risque apparaît quand l’IA devient le seul interlocuteur. En ne contredisant jamais, elle peut enfermer la personne dans une bulle rassurante et l’éloigner des relations humaines et des soins. Une étude de l’université de Hambourg (Hajek et al., 2025) associe un usage hebdomadaire des chatbots pour des conversations personnelles à davantage de solitude et d’isolement social.
L’IA va-t-elle remplacer les psychologues ?
Non. Le soin psychique repose sur l’alliance thérapeutique et la relation humaine, que l’IA ne peut pas reproduire. En revanche, l’IA transforme la pratique : les patients arrivent parfois en consultation après avoir échangé avec elle, et les psychologues peuvent s’en servir pour les tâches administratives, la veille scientifique ou les supports d’éducation thérapeutique.
Comment un psychologue peut-il utiliser l’IA en protégeant les données de ses patients ?
En évitant de transmettre des données de santé à des IA généralistes, même anonymisées, car le croisement de détails peut réidentifier un patient. Il est recommandé de choisir des outils conformes au RGPD, idéalement développés en Europe, et des solutions métier conçues pour les psychologues.
À propos de l’autrice
Anne-Lise Bouchut est docteure en psychologie, spécialisée dans les apprentissages, l’écriture et la créativité à l’ère de l’intelligence artificielle. Chercheuse, formatrice et conférencière, elle enseigne en BTS et intervient en master MEEF et en formation continue des enseignants. Elle accompagne établissements scolaires, équipes éducatives et professionnels sur les liens entre IA, cognition et santé mentale.
Journalistes : Anne-Lise Bouchut est disponible pour des interviews sur l’IA et la santé mentale, les usages de l’IA par les jeunes et l’intégration de l’IA dans les pratiques professionnelles. Contact : hello@annelisebouchut.com

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