Depuis quelque temps, une tentation revient régulièrement dans les amphithéâtres universitaires : interdire les ordinateurs portables.
Les arguments avancés sont bien connus : baisse de la concentration, chute du niveau, étudiants distraits, peu impliqués, parfois physiquement présents mais mentalement absents.
L’intention est compréhensible. Beaucoup d’enseignants espèrent ainsi retrouver une attention plus soutenue, favoriser la mémorisation, provoquer davantage d’interactions, encourager les questions.
Mais dans les faits, cette interdiction fonctionne rarement comme prévu. Et si elle constituait moins une solution pédagogique qu’un symptôme ?
Le symptôme d’un malaise plus profond, lié à la pédagogie universitaire, au sens de l’enseignement en présentiel et au rôle même de l’enseignant dans l’enseignement supérieur.
Ce que l’on cherche vraiment à rectifier
Lorsque des enseignants demandent l’interdiction des ordinateurs en cours magistral, ils ne cherchent pas seulement à lutter contre la distraction. Ils aspirent aussi à reprendre la main sur l’attention : que les regards soient tournés vers eux, que les étudiants écoutent, mémorisent, suivent le fil du cours.
Certains espèrent également que cette contrainte favorisera davantage d’interactions. Or cette attente se heurte à une réalité bien connue : poser une question en amphithéâtre est une prise de risque.
S’exposer publiquement, admettre une incompréhension, formuler une interrogation encore floue… tout cela est cognitivement et émotionnellement coûteux pour beaucoup d’étudiants.
Pour que les questions émergent, il ne suffit pas de supprimer un outil. Il faut concevoir des situations pédagogiques qui rendent ces questions possibles, légitimes et sécurisantes.
Baisse de concentration à l’université : de quoi parle-t-on vraiment ?
Les constats de baisse de concentration s’appuient sur des observations récurrentes. Lors des examens, de nombreux étudiants quittent la salle bien avant la fin de l’épreuve. Les copies révèlent des erreurs de consigne, des réponses incomplètes, peu de relecture, ainsi que des problèmes importants d’orthographe et de syntaxe qui auraient parfois pu être corrigés avec un minimum de recul.
Mais faut-il y voir uniquement un manque d’attention ?
Ces comportements peuvent aussi traduire une difficulté à entrer dans une concentration profonde, à rester dans l’effort intellectuel, à accepter la complexité d’une tâche.
Là encore, l’ordinateur n’est pas la cause principale.
La santé mentale des étudiants : un angle mort du débat
Ces difficultés de concentration ne peuvent pas être pensées indépendamment du contexte psychique dans lequel évoluent aujourd’hui les étudiants.
D’après une enquête réalisée en France en 2022 :
- 70 % des étudiants se trouvent en situation de mal-être,
- 69 % ont tendance à se dévaloriser,
- 36 % déclarent avoir des pensées suicidaires.
Penser est une activité exigeante.
Penser, c’est entrer dans une forme de solitude, tisser des liens entre son monde intérieur et le monde extérieur. C’est aussi accepter le doute, l’incertitude, l’inconfort de l’inconnu.
Dans ce contexte, l’interdiction de l’ordinateur dans les amphithéâtres ne fait que déplacer la difficulté, sans la traiter.
À quoi sert un cours en présentiel à l’université aujourd’hui ?
La question centrale n’est peut-être pas celle des ordinateurs, mais celle du sens du présentiel.
Si un cours consiste uniquement à transmettre de l’information, pourquoi exiger la présence physique des étudiants en amphithéâtre ?
La période des enseignements à distance a montré que la transmission de contenus peut se faire autrement : par des vidéos, des supports écrits, des ressources en ligne, voire désormais par des intelligences artificielles.
Alors, que peut apporter un enseignant en présentiel qu’une vidéo, un polycopié, un MOOC ou une IA générative ne peuvent pas offrir ?
Le présentiel permet de vulgariser, d’utiliser des métaphores, d’observer les réactions, de vérifier en direct ce qui fait sens ou non pour les étudiants. Il offre un espace pour faire réfléchir, confronter des points de vue, accompagner les raisonnements, ajuster son discours en fonction des incompréhensions repérées.
Le présentiel n’est pas un simple canal de diffusion.
C’est un espace d’élaboration collective du sens.
Si l’on conserve un format de cours magistral inchangé depuis plusieurs décennies, il n’est guère surprenant que les étudiants décrochent, ordinateur ou non.
Les étudiants actuels et leur rapport au savoir
Les étudiants d’aujourd’hui évoluent dans un environnement numérique omniprésent. Leur rapport au savoir a profondément évolué. On est passé d’un savoir « à vénérer » à un savoir « à utiliser ».
Les apprentissages sont souvent recherchés pour leur efficacité immédiate, leur applicabilité, leur lien avec des situations concrètes. Cette évolution peut être perçue comme une perte d’exigence intellectuelle. Elle traduit surtout une reconfiguration des attentes vis-à-vis de l’enseignement universitaire.
Le multitâche, souvent pointé du doigt, pose de réels problèmes en termes de concentration. Mais il révèle aussi une difficulté collective à penser des dispositifs pédagogiques adaptés à ces modes d’attention fragmentés, plutôt que de simplement les condamner.
Enseigner à l’université à l’ère de la concurrence des sources
L’enseignant n’est plus la seule source de savoir. Cette réalité peut être déstabilisante. Elle oblige à quitter une posture de détenteur exclusif des connaissances pour endosser un autre rôle.
Enseigner aujourd’hui, ce n’est plus affirmer une autorité intellectuelle, mais permettre aux étudiants de s’approprier un savoir, de le comprendre, de le questionner, de l’utiliser dans des contextes professionnels et sociaux complexes.
Face à Google, YouTube, aux réseaux sociaux ou à l’IA générative, le rôle de l’enseignant devient celui d’un médiateur : aider à problématiser, à formuler des hypothèses, à trier l’information, à hiérarchiser, à exercer un esprit critique.
Interdire les outils numériques ressemble alors moins à une stratégie pédagogique qu’à un aveu d’impuissance ou de méconnaissance des processus d’apprentissage contemporains.
Déplacer le débat
Interdire les ordinateurs en amphi n’est pas une réponse pédagogique en soi. C’est souvent une manière de contourner des questions plus inconfortables : celles du rôle de l’enseignant, du sens du présentiel, des compétences réellement attendues à l’université.
La vraie question n’est peut-être pas : faut-il interdire les ordinateurs ?
Mais plutôt : que faisons-nous du présentiel à l’université aujourd’hui, et pour quoi faire ?
Ces questions traversent aujourd’hui de nombreux établissements d’enseignement supérieur. Elles sont au cœur des conférences et formations en pédagogie universitaire que je propose, autour de l’engagement étudiant, du sens du présentiel et de l’évolution des pratiques pédagogiques à l’université.

Bonjour, c’est amusant car cela a été un des sujets de discutions des collègues en conseil de classe de BTSA Apprentis.
En tant que prof doc, je n’ai pas ce problème car depuis longtemps je me suis adaptée à cet outil « parasite » comme le dit les autres enseignants.
Le problème est plus profond et ne s’arrête surement pas à un aspect purement matériel, non ?