Le 8 septembre 2026, les résultats de l’enquête PISA sont tombés. Le constat est net : en compréhension de l’écrit, le score moyen des élèves français est passé de 474 à 456 points depuis 2015. Un tiers d’entre eux n’atteint plus le niveau minimal de compétence. L’écart se creuse aussi entre filles et garçons, et entre élèves favorisés et défavorisés.
Cette publication tombe quelques jours après une autre décision, elle aussi entrée en application à cette rentrée : l’interdiction du téléphone portable au lycée, qui étend une mesure déjà en vigueur au collège. Concentration, climat de classe, exposition aux écrans : les justifications avancées par le ministère rejoignent, presque terme à terme, les inquiétudes que révèle PISA sur l’attention et la compréhension.
Deux signaux, une même intuition : quelque chose s’use, du côté de notre capacité à lire, à nous concentrer, à penser par nous-mêmes. Et si le téléphone n’était que la partie visible du problème ? Une autre technologie, plus discrète, s’installe déjà dans les pratiques d’écriture et de recherche des élèves comme des étudiants : l’intelligence artificielle générative. Contrairement au téléphone, elle n’est pas frappée d’une interdiction générale. Le cadre d’usage publié par le ministère de l’Éducation nationale distingue les niveaux : aucune manipulation directe avant la 4e, une utilisation « limitée, encadrée, expliquée et accompagnée par l’enseignant » au collège, une autonomie progressive au lycée, mais toujours « dans un cadre défini par les enseignants ». Là où le téléphone se règle par une consigne unique et générale, l’IA renvoie chaque enseignant à sa propre vigilance, classe par classe, séance par séance. C’est précisément cette tension que j’ai explorée lors d’une table ronde organisée dans le cadre des récentes Journées d’accélération du programme de recherche Industries culturelles et créatives (PEPR ICCARE), au Pôle Pixel de Villeurbanne, en collaboration avec ERASME, le laboratoire d’innovation de la Métropole de Lyon. Ce qui suit reprend les grandes lignes de mon intervention (création artistique, intelligence artificielle, santé cognitive) pour dessiner les contours d’une écologie mentale à préserver.
Une nouvelle écologie de l’attention face à la « dette cognitive »
L’économie de l’attention, théorisée par Yves Citton (2014), souligne comment nos capacités de concentration sont captées et fragmentées par les flux numériques. L’arrivée massive des IA génératives intensifie ce phénomène en automatisant la production de contenus. Au-delà de la simple distraction, des recherches récentes montrent que cette délégation technologique a un coût biologique mesurable.
Dans une étude menée par Kosmyna et ses collaborateurs (2025), des chercheurs du MIT Media Lab ont examiné la connectivité cérébrale de participants lors d’une tâche de rédaction d’essais. 54 participants ont été répartis en trois groupes : le premier rédigeait avec ChatGPT, le second avec un moteur de recherche, le troisième sans aucun outil. Chaque session durait vingt minutes, sous contrôle électroencéphalographique (EEG) pour mesurer l’activité des bandes Alpha et Thêta. À l’issue de chaque séance, un entretien demandait aux participants de citer un passage du texte qu’ils venaient d’écrire. 83 % des participants ayant rédigé avec ChatGPT en sont incapables peu de temps après l’avoir écrit. Le protocole prévoyait quatre sessions, la dernière obligeant le groupe « ChatGPT » à rédiger sans assistance pour tester son autonomie. Les résultats ont révélé une diminution de la connectivité fonctionnelle chez les utilisateurs d’IA, un phénomène que les auteurs nomment « dette cognitive ». Cette réduction de l’engagement intellectuel suggère que la machine ne se contente pas d’aider, mais qu’elle se substitue à l’effort de réflexion profonde nécessaire à l’ancrage des connaissances.
De la « googlisation » à l’atrophie mémorielle
Le passage de la simple recherche d’information à la génération automatique de textes transforme radicalement notre rapport au savoir. Si la « googlisation » des esprits nous rendait dépendants de l’accès à l’information, le « slop » (contenu de faible qualité généré par IA) menace désormais notre capacité à assimiler ce que nous produisons.
Ioan Roxin (2025), dans ses travaux sur l’atrophie cognitive, observe que 42 % des jeunes Français utilisent déjà l’IA quotidiennement. Cette paresse métacognitive, déjà repérée chez les utilisateurs de ChatGPT dans l’étude de Kosmyna, se retrouve dans les travaux d’Ejaz et al. (2025), menée auprès d’une population de 350 étudiants universitaires de diverses disciplines. En utilisant un protocole basé sur des questionnaires structurés évaluant l’usage de l’IA et la charge mentale, les chercheurs ont démontré que si l’IA réduit effectivement la charge cognitive lors de tâches complexes, elle entraîne simultanément une baisse significative des capacités de pensée critique.
Ces travaux portent sur des étudiants du supérieur. Mais si PISA a quelque chose à nous apprendre, c’est que l’érosion de la compréhension de l’écrit se joue bien avant l’université, dès le collège et le lycée. En somme, la diminution de l’effort mental ne libère pas l’esprit pour des tâches supérieures : elle semble au contraire affaiblir des réflexes analytiques qui, chez les plus jeunes, sont encore en construction.
Le paradoxe de la créativité : standardisation ou encapacitation ?
L’IA est parfois perçue comme un levier de créativité, mais elle porte en elle un risque d’homogénéisation. Nos points de vue sont souvent invisibilisés par des savoirs dominants qui prétendent à l’universalité. Les algorithmes, en s’appuyant sur des statistiques de probabilité, tendent à renforcer ces normes.
L’étude de Doshi et Hauser (2024) illustre parfaitement ce paradoxe. En travaillant avec une population de rédacteurs sur la plateforme Prolific, les chercheurs ont mis en place une expérience contrôlée où certains participants recevaient des idées d’histoires générées par un modèle de langage (LLM). Si les résultats montrent que l’IA améliore la créativité individuelle, particulièrement chez les profils les moins originaux au départ, l’analyse collective révèle que les récits produits avec l’IA se ressemblent tous davantage. La diversité globale du contenu diminue donc au profit d’une performance individuelle assistée. Ce mécanisme de « fixation créative » est approfondi par Cheng et Zhang (2025). En observant des participants engagés dans des tâches créatives de complexité variable, ils ont constaté que si l’IA agit comme un « booster d’inspiration » pour des problèmes simples, elle limite l’exploration divergente lors de tâches complexes. Les utilisateurs s’enferment dans les cadres suggérés par l’algorithme, ce qui nuit à l’émergence de solutions véritablement novatrices.
Trois leviers pour préserver son écologie mentale
Si l’IA ne va pas disparaître, la question n’est plus de l’interdire mais de choisir où, quand et comment la faire intervenir. Trois principes se dégagent des travaux évoqués plus haut.
- Retarder l’entrée de l’IA dans le processus de pensée. Solliciter l’IA pour vaincre la page blanche, c’est lui confier l’étape la plus formatrice de l’écriture, celle où l’idée se cherche encore. Mieux vaut affronter seul ce moment d’incertitude, et ne faire intervenir l’IA qu’une fois la pensée engagée.
- Réserver l’IA aux tâches de bas niveau cognitif. Reformuler, corriger une faute, mettre en forme : ce sont des usages qui délestent sans appauvrir. Dès que la tâche exige d’argumenter, de choisir un angle ou de trancher, la déléguer revient à se priver de l’exercice qui construit la compétence.
- Injecter un ancrage émotionnel et personnel. Un texte, une réflexion, un travail scolaire prennent sens quand ils restent reliés à une expérience vécue, un point de vue propre, une intention. Cet ancrage, l’IA ne peut ni le produire ni le remplacer : il reste, pour chacun, la meilleure protection contre l’uniformisation que révèlent Doshi, Hauser, Cheng et Zhang.
Et si l’interdiction ne suffisait pas ?
On peut interdire un téléphone à l’entrée d’un lycée, d’un geste uniforme, valable pour tous les niveaux. On ne peut pas traiter l’IA générative de la même façon. Le cadre national en confie la régulation à chaque enseignant, à partir de la 4e, séance après séance. La différence est là. Le smartphone se règle par une consigne, l’IA générative demande un jugement exercé au cas par cas, donc un apprentissage, pour les enseignants autant que pour les élèves.
Et l’IA ne semble pas prête à disparaître. En mai 2026, Anthropic a levé 65 milliards de dollars, portant sa valorisation à 965 milliards, devant OpenAI, valorisée 852 milliards. Ces montants disent une chose simple : sa présence dans nos vies, et dans les salles de classe, va s’intensifier, pas se réduire. Et si, plutôt que d’attendre une nouvelle interdiction, il s’agissait d’apprendre, dès maintenant, à préserver son écologie mentale et ses compétences ? C’est tout l’enjeu des formations et ateliers consacrés à l’IA et à la santé mentale en établissement scolaire : donner aux enseignants et aux formateurs les repères qui manquent encore, pour que la vigilance ne s’arrête pas à la porte de la salle de classe.
Bibliographie
Cheng, X., & Zhang, L. (2025). Inspiration booster or creative fixation? The dual mechanisms of LLMs in shaping individual creativity in tasks of different complexity. Humanities and Social Sciences Communications, 12(1563). https://doi.org/10.1057/s41599-025-05867-9
Citton, Y. (2014). Pour une écologie de l’attention. Seuil.
Doshi, A. R., & Hauser, O. P. (2024). Generative AI enhances individual creativity but reduces the collective diversity of novel content. Science Advances, 10(28), eadn5290. https://doi.org/10.1126/sciadv.adn5290
Ejaz, A., Farhan, M., & Longa, F. E. A. (2025). AI and Cognitive Load: How Reliance on AI Tools (Chatgpt, Etc.) Affects Critical Thinking. Research Journal of Psychology, 3(4), 1-10.
Gouvernement français. (2026). Interdiction des téléphones portables au lycée : ce que dit la loi. info.gouv.fr. https://www.info.gouv.fr/actualite/interdiction-des-telephones-portables-au-lycee-ce-que-dit-la-loi
Kosmyna, N., Hauptmann, E., Yuan, Y. T., Situ, J., Liao, X. H., Beresnitzky, A. V., Braunstein, I., & Maes, P. (2025). Your Brain on ChatGPT: Accumulation of Cognitive Debt when Using an AI Assistant for Essay Writing Task. MIT Media Lab.
Ministère de l’Éducation nationale. (2025, juin). L’IA en éducation : cadre d’usage. https://www.education.gouv.fr/cadre-d-usage-de-l-ia-en-education-450647
OCDE. (2026, 8 septembre). Programme international pour le suivi des acquis des élèves (PISA) 2025.
Roxin, I. (2025, 3 juillet). Generative AI: the risk of cognitive atrophy. Polytechnique Insights.
Siècle Digital. (2026, 1 juin). Anthropic lève 65 milliards de dollars et flirte avec le trillion de valorisation.

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