En bref : l’appropriation de l’écrit est un cadre théorique qui explique pourquoi un étudiant ou un adulte peut maîtriser les règles de grammaire et rester bloqué face à une page blanche. Il donne des points de repère aux formateurs pour les aider à dépasser ce blocage. Cet article s’appuie sur un exemple concret vécu cette année en BTS pour montrer, très concrètement, ce que ce cadre change dans la pratique.
Le stress silencieux du formateur
Il y a un stress qu’on prête rarement aux enseignants et aux formateurs : celui d’attendre les résultats de ses propres étudiants.
On imagine facilement l’angoisse de l’étudiant qui découvre sa note. On imagine moins celle de la personne qui a construit la séquence, choisi les exercices, corrigé les brouillons et qui se demande, en ouvrant les résultats, si sa manière de travailler correspondait vraiment à ce qu’on attendait d’elle. Est-ce que j’ai bien préparé mes étudiants ? Est-ce que ma méthode « passe » l’épreuve du réel c’est-à-dire l’épreuve d’un jury qui ne connaît ni mes étudiants ni mes choix pédagogiques ?
Cette année, ma classe de BTS (30 étudiants) a obtenu 12 de moyenne en Culture Générale et Expression. Une moyenne honorable, sans être extraordinaire. Le genre de chiffre qu’on peut lire dans un sens ou dans l’autre selon l’humeur du jour.
Une coïncidence qui n’en est pas tout à fait une
Au même moment, j’ai reçu un message d’une ancienne étudiante. Je l’ai eue en cours il y a un an, dans une école qui a depuis choisi de se passer de mes services pour confier ce poste à un enseignant salarié. Je ne suis donc pour rien dans son année de préparation.
Elle m’écrivait pour me dire qu’elle avait obtenu 12,5 en Culture Générale et Expression. Dans son message, elle raconte qu’avec l’enseignant de cette année, elle n’avait « que des mauvaises notes ». Il leur répétait, à chaque séance, qu’ils n’auraient pas l’examen s’ils ne suivaient pas sa méthode. Elle a fait un autre choix. Elle ne l’a pas suivie. Elle s’est entraînée avec les outils que je lui avais transmis l’année précédente. Et « ça a payé », pour reprendre ses mots.
Je raconte cette anecdote aussi parce qu’elle met des mots sur quelque chose que je constate trop souvent sur le terrain. Présenter une méthode comme la seule voie possible. Brandir l’échec comme sanction si l’étudiant s’en écarte n’est pas un détail de style pédagogique. C’est une posture qui pose un vrai problème du point de vue de l’appropriation de l’écrit. Je ne connais pas cet enseignant et je ne préjuge pas de ses intentions. Mais l’ultimatum pédagogique — la peur de l’échec comme principal levier de motivation — produit en général l’inverse de ce qu’il faudrait construire chez un étudiant : de la confiance en soi, la capacité à faire des choix, une motivation qui vient de l’intérieur et non de la crainte de l’autre. Ce n’est pas un hasard si cette étudiante a réussi en s’écartant précisément de cette injonction.
Qu’est-ce que l’appropriation de l’écrit ? Pourquoi la grammaire ne suffit pas
Ma pratique s’appuie sur un cadre précis : celui de l’appropriation de l’écrit, développé par Jean-Marie Besse (1992). Ce cadre part d’un constat simple : enseigner la grammaire, la syntaxe ou la méthodologie ne suffit pas à faire de quelqu’un un scripteur à l’aise. On peut connaître parfaitement les règles et rester bloqué devant une page blanche. Ce constat vaut pour un étudiant de BTS comme pour un adulte en formation continue ou un salarié en entreprise : la difficulté d’écriture est rarement une simple question de niveau de langue.
Le modèle de Besse distingue cinq axes qui structurent le rapport de chacun à l’écrit : les motivations, le rapport métalinguistique, les traitements mobilisés, les pratiques effectives, et la métacognition c’est-à-dire la capacité à observer et ajuster sa propre manière d’écrire. Travailler l’appropriation de l’écrit, c’est intervenir sur ces cinq axes à la fois, pas seulement sur la compétence technique.
C’est un changement de posture assez profond. Il ne s’agit plus seulement de corriger des fautes ou de faire respecter une méthode unique, mais d’aider chaque étudiant à construire des repères qui lui appartiennent. Comprendre pourquoi il bloque, identifier ce qui fonctionne pour lui et gagner suffisamment confiance pour faire des choix ; y compris celui de s’écarter d’une méthode qu’on lui présente comme la seule valable.
J’ai détaillé cette démarche et ses implications pratiques dans plusieurs articles, notamment sur les méthodes de remédiation en BTS CGE et sur la peur d’écrire, qui touche bien plus d’étudiants qu’on ne le pense.
Un cadre que j’ai approfondi dans ma thèse et éprouvé pendant 20 ans
Le modèle de Besse n’est pas, pour moi, une référence que je cite en passant. C’est un cadre que j’ai creusé pendant ma thèse de doctorat en psychologie (2010) consacrée aux blocages d’écriture et aux compétences de traitement de l’écrit chez les adultes en difficulté. Depuis, je l’ai mis à l’épreuve pendant plus de vingt ans auprès d’une grande diversité de publics : adultes en situation d’illettrisme, étudiants de BTS, IUT et licence, formateurs et enseignants du supérieur, équipes en entreprise.
Cette diversité de terrains m’a appris quelque chose que peu d’ouvrages théoriques disent aussi clairement : il n’existe pas de méthode unique qui convienne à tout le monde. Ce qui fonctionne, c’est la capacité à aider chaque personne à se situer sur les cinq axes du modèle puis à construire, à partir de ce diagnostic, une trajectoire qui lui appartient. C’est cette conviction, nourrie par vingt ans de terrain autant que par la recherche qui structure tout ce que je transmets.
Ce que la note ne mesure pas
Je suis évidemment contente que cette ancienne étudiante ait obtenu 12,5. C’est une bonne note et elle traduit de vraies compétences.
Mais ce qui me touche davantage, c’est ce que sa démarche révèle : elle a su repérer ce qui était juste pour elle, résister à une injonction qu’on lui présentait comme absolue et se faire confiance suffisamment pour s’entraîner autrement. Ce sont exactement les axes du modèle de Besse à l’œuvre (la motivation, la confiance, la métacognition) bien plus que la seule maîtrise technique.
C’est aussi la question que je me pose pour ma propre classe, cette année, avec sa moyenne de 12. Une moyenne ne dit rien de la manière dont chaque étudiant a appris à se situer face à l’écrit, à repérer ses propres blocages, ou à choisir une stratégie plutôt qu’une autre. C’est pourtant, à mes yeux, ce qui compte le plus et ce qui dure bien après l’examen.
Transmettre cette démarche à d’autres formateurs
C’est précisément ce cadre que j’ai proposé à d’autres enseignants et formateurs du supérieur les 8 et 9 juillet 2026, lors d’une formation de deux jours consacrée à l’appropriation de l’écrit à l’ère de l’IA.
Deux journées pour :
- Distinguer l’enseignement de la langue et l’accompagnement de l’appropriation de l’écrit, à partir du modèle de Besse ;
- Comprendre les mécanismes de blocage face à l’écriture, à partir des travaux de Serge Boimare sur l’inhibition intellectuelle ;
- Construire des outils de correction différenciée et formatrice, que les étudiants peuvent s’approprier eux-mêmes ;
- Concevoir des dispositifs pédagogiques qui intègrent l’IA de façon critique — comme outil de relecture ou de questionnement, jamais comme substitut à l’effort d’écriture de l’étudiant.
Une nouvelle session de cette formation sera très certainement proposée à l’automne, pour les formateurs et enseignants qui n’ont pas pu se libérer en juillet. Les détails du programme sont disponibles prochainement.
Une question qui reste ouverte
Je continuerai, chaque année, à attendre les résultats avec ce mélange de fierté et d’incertitude. Une moyenne de 12, une note de 12,5 obtenue un an après être sortie de ma classe : ce sont des chiffres qui rassurent, mais qui ne racontent qu’une partie de l’histoire.
L’autre partie, plus difficile à mesurer, c’est celle des repères construits, de la confiance retrouvée, et de la capacité à choisir ce qui est juste pour soi, même quand tout le monde autour affirme le contraire.
Questions fréquentes
Qu’est-ce que l’appropriation de l’écrit ? C’est un cadre théorique, développé par Jean-Marie Besse (1992), qui distingue la maîtrise technique de la langue (grammaire, syntaxe) et le rapport global qu’une personne entretient avec l’écriture. Il identifie cinq axes qui structurent ce rapport : les motivations, le rapport métalinguistique, les traitements mobilisés, les pratiques effectives et la métacognition.
Pourquoi un étudiant qui maîtrise la grammaire peut-il rester bloqué en écriture ? Parce que le blocage d’écriture ne relève pas seulement d’une compétence technique manquante. Il touche souvent à la motivation, à la confiance en soi ou à l’inhibition intellectuelle (Boimare, 2019) : la peur de mal faire ou l’idée qu’il existe une seule bonne méthode peuvent bloquer un scripteur pourtant compétent sur le plan linguistique.
Ce cadre s’applique-t-il seulement aux étudiants de BTS ? Non. L’appropriation de l’écrit concerne tout apprenant confronté à une difficulté d’écriture : étudiants de BTS, IUT, licence ou master, adultes en situation d’illettrisme, salariés en entreprise. Le diagnostic et les leviers changent selon les publics, mais le cadre reste le même.
Comment se former à cette approche ? Anne-Lise Bouchut propose une formation de deux jours, « Appropriation de l’écrit à l’ère de l’IA », destinée aux formateurs et enseignants du supérieur. Une session a eu lieu les 8 et 9 juillet ; une nouvelle session est prévue à l’automne. Le programme complet est disponible prochainement
Pour aller plus loin :

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